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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 18:37
Entrez par la porte étroite

713 Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. 14 Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent.

Ce qu’évoque ce passage du Nouveau Testament est somme toute assez simple à comprendre. Une quantité considérable de philosophes, de penseurs et de religieux, bien que totalement opposés dans ce qu’est le fond de leurs idéologies, ont en réalité continuellement rabâché cette « vérité » que reprend ici le Christ. De sorte que le prophète de Galilée n’apporte là rien de nouveau. Il confirme un savoir universellement reconnu, lequel fut maintes fois formulé avant lui, de même qu’il sera abondamment repris après lui. Toutes les doctrines humaines, qu’elles soient d’ailleurs athées ou qu’elles se réfèrent au divin, s’accordent donc sans peine sur ce qu’affirme lui aussi le texte biblique.

Toutefois, mise dans la bouche du Christ, cette vérité devient un piège. Un piège dans lequel les églises sont tombées en masse, pensant de surcroît, balourdes comme elles le sont trop souvent, y trouver la révélation. S’il y a une révélation sous-tendue dans ce que dit ici le Christ, c’est précisément lorsque nous découvrons – après – qu’il ne cessa d’affirmer tout le contraire dans la suite de ses discours !

Il est d’abord indéniable que « le chemin resserré » évoque la souffrance, la difficulté et même une certaine forme de traumatisme. On a beau se tortiller dans tous les sens, affirmer le contraire serait simplement une malhonnêteté intellectuelle vis-à-vis du texte. Le terme « resserré », tant dans son étymologie que dans ses utilisations dans le Nouveau Testament fait toujours référence à l’affliction, la pression, les tribulations, le malheur ou encore les persécutions. Ainsi donc, depuis fort longtemps, les maîtres ont enseigné qu’il fallait apprendre à renoncer aux plaisirs faciles et mettre en valeur travail et vertu ; que seules la discipline morale, l’endurance dans l’épreuve ou encore la ténacité dans le malheur, pouvaient obliger la vie à produire un fruit riche et glorieux pour le disciple qui se consacrerait à une telle étroitesse dans son mode de vie. À contrario, ils ont montré aux hommes que l’indiscipline morale, l’inconstance et le manque de maîtrise face à ses passions conduit inévitablement à l’échec, à une vie de médiocrité et à se perdre soi-même. Quiconque a un peu de culture et ouvert quelques livres aura très vite découvert que toute l’Antiquité, toutes les religions orientales, les trois monothéismes et tous les humanismes ont prêché à leur manière « la porte étroite et le chemin resserré ». Tous savaient que c’est à cette seule condition qu’ils pouvaient conduire à la victoire leurs idéologies et s’assurer une prospérité finalement arrosée des larmes et du sang des peuples.

L’Histoire nous offre tant et plus d’exemples d’hommes, nous dit Chestov, « qui sans la foi ni aucune vérité révélée ont exalté le courage et les vertus. » C’est pourquoi, si l’on s’en tient aux signes distinctifs du texte de l’Écriture qui est ici proposé, « on se trouve dès lors obligé de voir en ces héros des témoins de la vérité et même des croyants, car ils ont prouvé leur foi par la souffrance. » Enfin, dit-il, « leur désintéressement étant absolu, puisqu’ils ne comptaient même pas sur la béatitude, ni dans cette vie, ni dans l’autre, […] ce désintéressement est donc tel qu’il assure à l’éthique un triomphe complet. Un désintéressement tel qui transforma ces hommes en authentiques martyrs de l’éthique. »

Car c’est bien d’éthique dont il est question ! C’est bien de la Loi dont parle en vérité le Christ lorsqu’il reprend lui aussi ce principe. Le choix étroit et resserré de la discipline, de la morale, des vertus du travail et du renoncement, c’est la clef de voûte de la Torah ; et à cette clef est rattachée la promesse de la réussite, de la richesse, et pour celui qui croit en une divinité, la promesse du salut de son âme. Soit donc, dit le Christ, dans la pure tradition mosaïque : « Ô homme, si tu veux être sauvé par la Loi, et de plus avoir ici-bas les bénédictions célestes – tu dois apprendre à renoncer à la facilité, te livrer à une discipline rigide et de plus te préparer à souffrir ! » L’ensemble des chapitres 5 à 7 de l’Évangile de Matthieu d’où est tiré ce passage est d’ailleurs une mise en valeur de la Loi que le Christ élève à un niveau totalement inacceptable. Son propos est plus que pharisien, il est extrémiste : « Soyez parfait ! » Le verset même qui précède le propos sur « la porte étroite et le chemin resserré » est d’ailleurs le suivant : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. » Or, quiconque veut mettre en pratique ce « commandement » et agir envers son prochain avec un tel niveau de conscience, celui-ci se prépare tout simplement aux pires souffrances sur cette terre. Car la chose est simplement humainement impossible à mettre en pratique.

Le Christ le sait fort bien. C’est donc volontairement qu’il met la barre de la Loi à la hauteur où elle est en vérité ; c’est-à-dire au niveau de l’impossible. C’est pourquoi, tout au long de ces trois chapitres, et comme dans une sorte de mouvement de sablier, il distille petit à petit dans son propos une autre pensée – une pensée absolument différente. Son désir est en effet d’amener ses auditeurs dans le doute vis-à-vis de la Loi, puis de les conduire vers une autre dimension de la relation avec Dieu ; une relation qui s’appelle la Foi seule, laquelle est aussi scandaleuse qu’extraordinaire. Tout est là-bas absolument gratuit, et c’est l’impossible, comme sortit ex nihilo et de nulle part qui sert de glaise pour pétrir l’homme qui marche sur cet étrange chemin.

Pareillement, alors qu’il commente un autre auteur russe, Anton Tchekhov, le philosophe Lev Chestov dira la chose suivante : « Tout ce qui est vraiment nouveau naît d’ordinaire en nous contre notre propre volonté. Les personnages de Tchekhov, eux, gens anormaux par excellence, se trouvent placés dans la nécessité antinaturelle, et par conséquent terrible, de créer ex nihilo. »

Ainsi donc, dira le Christ bien plus tard dans l’Évangile : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais moi, je vous ai choisis », (jn 1516). Car dit-il, en somme : « Tu auras beau choisir le chemin le plus resserré qui soit, passer par la porte la plus étroite que l’idéologie humaine puisse inventer, te flageller, souffrir le martyre et te sacrifier pour ton prochain, si je ne t’ai pas choisi, tu ne passeras pas et jamais tu n’atteindras le monde-à-venir ! Tout dépend de moi et rien de toi. » L’homme est dans la situation antinaturelle des personnages de Tchekhov ; il est sans chemin aucun et Dieu a définitivement verrouillé toute porte. Humainement parlant, on ne peut dire qu’« il y en a peu qui suivent le chemin menant à la vie » car il n’y en a aucun ! Il n’y a pas plus de porte qu’il n’y a de chemin spacieux ou resserré où l’homme aurait le choix de marcher pour trouver la vie divine : tout tient à l’élection. L’homme doit naître à partir de rien, sans faire le moindre pas et sans même la moindre et minuscule part de sa volonté : l’homme de Dieu est celui qui naît contre sa volonté et à partir d’un geste d’en-haut qu’il ne maîtrise en rien. Or, cette naissance comporte une souffrance certaine, et même une mort, car l’enfant qui naît meurt en même temps à l’embryon terrestre qu’il était ; puis il apprend enfin à respirer avec ses propres poumons et non plus au travers de sa mère. Cependant, l’identité du chemin sur lequel Dieu vient de le faire surgir pour le conduire durant toute sa vie n’est ni celui de l’étroitesse ni celui de la souffrance ! C’est celui de la liberté d’être enfin soi-même et de voler petit à petit avec ses propres ailes hors de sa nature première. Il n’est ni sur le chemin spacieux du conformisme, ni sur le chemin étroit des élites, des saints, des justes, des canonisés ou je ne sais quelle autre caste sacerdotale – il est dans l’ailleurs d’un chemin inclassable et incognito.

C’est-à-dire que le chemin du Christ n’est ni large, ni resserré – il est tout autre ; et en vérité, il est autant l’un que l’autre. Il est radicalement resserré parce que chaque-Un est unique, et il est aussi absolument spacieux et large parce que la promesse de l’Être, c’est l’infini des possibles. De telle sorte que vouloir identifier le chemin selon tel ou tel mode de vie conduit inévitablement vers une pratique magique du divin, vers une sorte d’envoûtement, de charme mystique. Le chemin est réellement inclassable, il échappe à toute catégorie. L’incognito est le sceau du chemin et la foi sa seule force ; mais dès l’instant où l’on veut enfermer l’Esprit d’intimité avec le Christ dans une autre attitude que celle de l’incognito et de la foi, une attitude générale, visible, sensible, théorique, théologique – on quitte en vérité le mouvement de l’Esprit. On quitte cette liberté qui lui est propre, celle où la foi et l’inclassable du chemin particulier sont les seuls témoignages. Si l’identité du chemin de la Loi, de la raison et de la morale, c’est d’être difficile, pénible et pétri de souffrance, on ne résout pas le problème en lançant comme un benêt que le chemin du Christ serait tout simplement son opposé ; c’est-à-dire la joie, l’extase et un mode de vie fait de signes, de bienfaits et de conforts continuels.

Soit donc, c’est un grand malheur de vouloir imiter Jésus à travers le prisme de la Torah – du chemin resserré. Mais c’est aussi un grand malheur de vouloir imiter Jésus au travers du prisme opposé, c’est-à-dire de la joie, du confort et de la réussite. C’est un grand malheur de dire que le Christ, qui s’est lui-même défini comme étant le chemin lorsqu’il disait : « Je suis le chemin » (jn 146), serait en définitive un personnage resserré, traumatisant et étroit : mais c’est aussi un grand malheur de dire que le Christ serait ce candide naïf laissant venir à lui tout et n’importe qui sur la route large des spiritualités à fleurs et petits anges. Celui qui pense que le Nazaréen est venu pour lui offrir le confort et le bonheur est tout autant dans l’erreur que celui qui pense que ses souffrances sont la marque de sa spiritualité. Le chemin du Christ, c’est le Tout-autre… Or voici ! ce Tout-autre est pour le terreux un inconfort resserré ici-bas, mais pour l’homme nouveau en train de sourdre, il est aussi une liberté spacieuse s’opposant directement à cette première étroitesse.

Auteur ; Ivsan

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